La difficulté à traduire (Hitler)
Entretien avec Olivier Mannoni

Vous êtes traducteur, auteur, biographe et journaliste. Aujourd'hui j'aimerais vous entendre sur la question de la difficulté à traduire. Vous publiez donc en octobre aux éditions Héloïse d’Ormesson Traduire Hitler. Vous avez traduit de nombreux essais historiques au sujet du nazisme, c'est difficile de ne pas associer immédiatement Traduire Hitler à votre traduction de Mein Kampf en 2021. Sans en dévoiler la substance, pourquoi publier Traduire Hitler aujourd'hui ?
 

Olivier Mannoni 
Je crois que cette très longue période de traduction, ça a été pour moi l’occasion de me poser un nombre assez important de questions qui concernent aussi bien mon travail de traducteur que la position de ce type de travail dans le début public, dans le débat politique en particulier. C'est aussi l'occasion d’[évoquer] la résurgence de propos insupportables sur lesquels je travaille depuis 40 ans maintenant, sur lesquels j'ai longtemps cru faire un travail de traducteur archéologue. Mais je m’aperçois malheureusement aujourd'hui que ce travail-là s'apparente un peu plus au travail de traducteur ethnologue, ce qui est un peu embêtant.
 

Coraline 
C’est-à-dire ?
 

Olivier Mannoni 
Plus le temps passe, plus je m'aperçois en fait que ce que je croyais être simplement du passé est en fait extrêmement présent, ou en tout cas revient présent. Et je pense que le travail de traduction permet justement de revoir surgir des choses qu'on croyait, qu'on disait mortes et qui en fait remontent très rapidement à l'heure actuelle, en ce qui concerne naturellement le nazisme. C'est une observation qu'on peut faire sur la traduction en général et sur la totalité des sujets parce que la traduction cherche en permanence ce que les mots contemporains que nous utilisons peuvent faire des mots de jadis. Donc la traduction va en permanence chercher les échos de la traduction de ce que l’on a connu dans le passé. Sur ce sujet-là c’est particulièrement vif et particulièrement inquiétant.
 

Coraline
D'où la nécessité de l'expliciter parce que, forcément, Mein Kampf, vous l'avez traduit aussi avec un gros appareil critique. Et donc, si je comprends bien ce que vous m'expliquez, dans Traduire Hitler, vous revenez sur ce travail de traducteur ethnologue ?
 

Olivier Mannoni
Oui, j'essaie de comprendre ce que veut dire traduire un texte comme ça. Donc il y a toute une partie du livre qui est vraiment consacrée à la traduction, au travail de traduction. Qu'est-ce qu'on fait avec ces textes de publicité, qui sont à la fois faits bien sûr pour impressionner ou bien pour cacher des réalités, donc pour faire apparaître une autre réalité par le langage ? lls sont souvent confus, très difficiles à lire, très abstraits, et une abstraction qui dissimule en fait un vide intellectuel assez sidéral. Donc, qu'est-ce qu'on fait avec tout ça et qu’est-ce que ça veut dire ? Et qu'est-ce que ça veut dire sur le travail du traducteur ? C’est un peu les questions que je me suis posées.
 

Coraline
Vous parlez du vide de la pensée. Quand on parle de difficulté à traduire un texte comme Mein Kampf, évidemment, on se pose des questions d'éthique, on se pose des questions sur le fond, mais sauf erreur de ma part, à cela s'ajoute aussi une autre difficulté : ce n’est pas un texte très bien écrit. Comment combine-t-on ces questions de traducteur et d'historien ?
 

Olivier Mannoni

Ce sont les historiens qui m’ont donné la réponse. Ils m'ont donné la clé. En fait, pour le texte, ils m'ont dit « C'est très simple, tu ne touches à rien ». C'est à dire qu'on prend le texte exactement tel qu’il est, donc avec la totalité de ses défauts - des ruptures de phrases, des contradictions logiques, des répétitions fréquentes dans la même phrase, une profusion de mots souvent inutiles ou contradictoires. On a donc a essayé de comprendre, enfin en ce qui me concerne en tout cas, à quoi servait cette confusion mentale. C’est une confusion qui à mon avis est due en partie à une compétence en écriture qui est celle de Hitler mais cette explication ne suffit pas. Il y a aussi une volonté d'écrire comme ça, de montrer qu’on est un intellectuel alors qu’on ne l’est pas, et de noyer le poisson, comme on dit vulgairement en français, c'est à dire de faire passer des idées derrière un flot conceptuel totalement faux, totalement vide, extraordinairement confus dans l'expression mais  qui aboutit toujours au bout du compte à des idées extrêmement simples, simplistes et violentes.
 

Coraline

En vous entendant parler du travail d'écriture, je me pose une autre question. Est-ce qu'il y a une filiation pour vous entre votre métier d'auteur et votre métier de traducteur ou est-ce que vous dissociez les deux ?
 

Olivier Mannoni

Alors déjà, mon métier a toujours eu trait à des auteurs allemands. Donc oui, pour moi, il y a un lien très précis. Dans le domaine de la littérature, la traduction m’inhibe. Quand j’essaie d’écrire quelque chose pour moi ou d’écrire une œuvre un peu littéraire, au bout de cinq minutes, je suis bloqué par le fait que chaque écriture que je pourrais avoir dans ce domaine-là fait remonter des souvenirs professionnels, et je m’arrête.

C'est très compliqué. Mon premier métier a quand même été le journalisme, donc quand j'écris des articles ou des livres qui ne sont pas romanesques, je n’ai aucune difficulté. Mais dès que j’aborde le problème du roman, j'ai traduit de tels maitres, ces gens ont un style tellement puissant, que soit j’ai l’impression de ne pas leur arriver à la cheville soit j’ai l’impression de reproduire leur voix. C’est un vrai problème que peuvent rencontrer les traducteurs. On a des collègues qui ont fait des œuvres romanesques exceptionnelles mais un certain nombre de mes consœurs et de mes confrères se posent la question en ces termes là aussi.
 

Coraline

Et est-ce qu'il y a des livres, des biographies, qui sont nés de votre volonté au départ d'écrire autre chose ou ce n'est pas du tout comme cela que s’est posée la question ?
 

Olivier Mannoni

Alors Günter Grass, je l'ai rencontré un peu par un peu par hasard. Je lui ai consacré deux livres mais ce sont plutôt mes questionnements politiques sur l’Allemagne qui m’ont mené à ce travail d'écriture. Manès Sperber, c'est en traduisant que je j'ai abordé le personnage et que l’on m’a demandé après de travailler sur lui. J'ai aussi faire un recueil sur Freud. C’est pareil, c’est en traduisant que j’ai repéré ce contenu. Donc oui mon travail d’auteur est toujours lié à celui de la traduction. Et mon attitude d'analyse du monde dans lequel on vit est aussi une attitude de traducteur.
 

Coraline

Vous pouvez développer cette idée ?
 

Olivier Mannoni

Les grands psychologues, les grands psychanalystes [parlaient d''interprétation] au sens de "trouver la réalité des mots derrière ce qu’ils expriment". Et ce que  je répète souvent à nos élèves en école de traduction c'est que les mots sont une chose, on peut les traduire, on peut traduire pratiquement l’intégralité des mots sans avoir rien compris à un texte. Le vrai travail de traduction consiste à aller voir derrière les mots ce que veut dire l’auteur, quelle est sa pensée, quelle est son intention, intention intellectuelle si c’est un essai ou un texte de philosophie ou d’histoire, et intention artistique si c’est un texte littéraire. C’est ce travail-là le travail traduction. C’est aller chercher derrière les mots et rendre dans la précision du terme traduit l’intention qui se cache derrière les mots de l’auteur. 
Du coup, d’une manière générale, j’ai cette attitude-là. Pour moi aucune évidence, en particulier aucune évidence verbale, ne va sans une analyse de cette verbalité. Je ne prends rien littéralement au pied de la lettre. Ce serait peut-être cela ma définition de la traduction.
 

Coraline

Vous venez d’évoquer l’école de traduction littéraire. Vous êtes très investi sur la question de la transmission du métier, des traducteurs plus largement. Vous avez été président de l’association des traducteurs littéraire de France de 2007 à 2012, et vous avez créé l’Ecole de Traduction littéraire, qui fête aujourd’hui ses 10 ans.
Est-ce que vous pouvez revenir sur les missions de l’ATLF et les missions de l’ETL ?

Olivier Mannoni
L’ATLF est une belle association qui va prochainement fêter ses 50.  Cette association, comme d’autres en Europe, a largement contribué à la création de l’idée qu’un traducteur est quelqu’un qui avait un métier et une profession. Elle a mené depuis plusieurs décennies des combats multiples pour qu’il y ait un statut du traducteur, ce qui n’existait absolument pas il y a un demi-siècle, pour que les traducteurs soient correctement rémunérés mais surtout pour que leur travail soit respecté. Elle a multiplié les initiatives pour former les traducteurs. Et quand j’ai pris la présidence de l’ATLF, c’était en 2007, c’est là que le Centre National du Livre m’a proposé d’imaginer et de créer cette école qui fête aujourd’hui ses 10 ans.
 

Coraline

Et cette école, vous nous la présentez ?
 

Olivier Mannoni

Oui, alors [l’ETL] c'est une école qui réunit chaque année maintenant une vingtaine de traducteurs qui ne sont pas des débutants, qui ont en général traduit y a 1, 2, 3 parfois plus de livres. Ce sont des personnes qui se sont posé des question pratiques auxquels elles vont trouver à l’école des réponses pratiques aussi. Et le fait que ces personnes aient déjà travaillé, aient déjà côtoyé le monde le l’édition, aient déjà publié, se soient déjà confrontées à un certain nombre de problèmes fait que tout ce que peuvent nous dire les intervenants trouvent plus d’écho auprès d’elles qu’auprès des étudiants en master qui sont aussi très respectables mais quand j’enseigne en master, je ne travaille pas du tout de la même manière. C’est un autre enseignement qu’on a créé. Il est réparti en deux moitiés exactes. La première est consacrée à la connaissance des métiers du livre, à l’insertion dans le milieu de l’édition, dans le but de permettre aux traducteurs de rentrer dans le monde de l’édition – qui est l’une des parties les plus difficiles de notre métier – d’y rester c’est-à-dire de négocier de bons contrats, de savoir se faire respecter, de respecter les personnes qu’on a en face de nous. C’est la première partie, qui fait exactement la moitié du programme. Et l’autre moitié ce sont des ateliers de traduction qui ont cette spécificité que des élèves de toutes les langues possibles travaillent ensemble sur les techniques de la traduction à partir de langues qu’ils maitrisent ou qu’ils ne maitrisent pas du tout mais avec des enseignants chevronnés qui eux viennent travailler leur propre langue, qui leur fournissent des clés en français, du mot à mot, et ensuite qui travaillent avec eux sur des techniques comme le rythme d’un texte, comment repérer et limiter sa subjectivité, comment réussir une bonne série de réplique. Ce mélange des deux permet de former des professionnels qui ne sont pas blindés contre tout ce qui peut arriver mais qui sont aguerris, qui restent en contact les uns avec les autres.  Ce sont des élèves qui dans certains cas ont réussi des parcours fulgurants dans l’édition et pour la plupart arrivent à très bien à s’implanter dans leur métier.

Coraline 
Et pour conclure, est-ce que vous pouvez nous partager votre expérience du festival VO VF ?

Olivier Mannoni
C’est un festival qui est né en même temps que l’école, qui nous a accueilli avec une grande sympathie parce qu’il abordait la traduction avec une ouverture d’esprit tout à fait extraordinaire, sans élitisme, en mettant vraiment l’accent sur la pratique, en mettant l’accent sur le dialogue y compris le dialogue avec les écrivains, ce qui est aussi extrêmement important.
Et puis c’est un festival qui met en scène tout cela de manière très concrète, avec des ateliers, des débats. L’école y est présente depuis le début des exercices de production au public qui rassemble chaque année beaucoup de monde. Et puis il y a une ambiance tout à fait extraordinaire. C’est mon petit festival de Cannes pour la traduction. J’y vais toujours avec énormément de plaisir. Et j’y vais cette année avec encore plus de plaisir puisqu’ils ont eu la gentillesse de me donner un fauteuil.   

Coraline
Vous êtes invité d’honneur cette année, notamment pour parler de votre essai Traduire Hitler à paraître aux éditions Héloïse d’Ormesson le 7 octobre prochain. Est-ce que vous pouvez nous rappeler quand on peut vous retrouver ?

Olivier Mannoni
Alors ce sera dimanche 2 octobre à 14h. Je serai en compagnie de Florence Aubenas, qui est une journaliste pour laquelle j’ai une immense admiration. C’est devenu une amie au fil de nos rencontres. Je suis extrêmement content de partager ce moment avec elle.